RIMA ELKOURI
LA PRESSE
« J’habitais là », me dit Coralie, en pointant un balcon du troisième étage.

Elle se revoit, son bébé de deux semaines collé contre elle, emménageant dans cet appartement, un jour de septembre. Elle avait 21 ans. Une vie toute neuve entre les bras. Un maigre chèque d’assurance-chômage dans les poches. Et plein de rêves à réaliser.

Elle revoit sa voisine, qui allait devenir sa grande amie, apparaître sur le pas de la porte. Dans ses mains, un plateau de biscuits à l’avoine. À ses côtés, une fillette de 5 ans qui disait : « Je veux voir le bébé ! »

Quand on lui a parlé de Mères avec pouvoir (MAP), un organisme venant en aide à des mères de famille monoparentale dans Centre-Sud, Coralie Desjardins était sceptique. Elle s’était imaginé des gens qui dorment dans un sous-sol d’église. Elle n’imaginait pas un endroit aussi fabuleux qui donne à des femmes l’élan nécessaire pour passer du seuil de la pauvreté au seuil de l’espoir.

« MAP, c’est extraordinaire », dit la jeune femme, en pesant ses mots. Elle est si reconnaissante que, près de dix ans après son passage dans cet organisme qui a changé sa vie, elle continue d’y faire du bénévolat et en préside le conseil d’administration.

Extraordinaire, le mot n’est pas trop fort. Fondé en 2001, Mères avec pouvoir (MAP) permet à des mères de famille monoparentale à faibles revenus de réaliser un projet de vie en leur fournissant dans un même lieu un logement subventionné, une place en CPE et du soutien individualisé pour une période de trois ans. Et ça marche : 85 % des mères quittent MAP avec un diplôme ou un emploi. Toutes repartent plus fortes, plus autonomes, moins seules.

Grâce à MAP, Coralie a pu décrocher un emploi dans un domaine qu’elle aime et sortir de la précarité. Depuis près de 15 ans, l’organisme a vu défiler toutes sortes de mères. Bénéficiaires de l’aide sociale, décrocheuses, universitaires, travailleuses pauvres, squatteuses, immigrées… Certaines sont plus vulnérables que d’autres. Mais toutes ont la volonté de s’en sortir.

Avant que MAP n’ait pignon sur rue, on appelait ce coin du quartier Sainte-Marie le « centre d’achat », rappelle Valérie Larouche, coordonnatrice de l’organisme. On y vendait du crack, de la mescaline, des services sexuels… Aujourd’hui, c’est une oasis paisible au cœur de la ville, avec 30 familles vivant dans des logements sociaux, un CPE, des jardins, un terrain de jeu, des tables de pique-nique, des voisines qui apportent des biscuits, des enfants qui s’amusent. Le fait de pouvoir compter sur deux intervenantes pour 30 mères permet d’avoir une approche individualisée qui donne d’excellents résultats.

« Ici, tu ne peux pas te pogner le beigne !, me dit sans détour Valérie. Si tu n’en profites pas, d’autres sont prêtes à prendre ta place. » MAP ne peut accueillir plus de 30 familles à la fois. Soixante mères sont inscrites sur la liste d’attente, qui est d’environ un an.

Au fil des ans, les belles histoires s’accumulent. Il y a cette jeune mère squeegee qui vivotait de squat en squat et qui est devenue une femme accomplie. Cette autre qui pensait juste pouvoir finir l’école secondaire et qui, une fois lancée, est finalement devenue la première de sa famille à décrocher un diplôme universitaire…

L’ironie de la chose, c’est que cet organisme qui réussit si bien à sortir des femmes de la précarité a lui-même un statut de plus en plus précaire. « On n’a pas de financement récurrent, dit Valérie. Ce qui est absurde ! »

Les temps sont durs. Les donateurs sont moins généreux. Le spectre des compressions budgétaires fait peur.

La quête de financement ressemble à une course dans la maison qui rend fou des 12 travaux d’Astérix. Dernière porte à droite… Sauf qu’il n’y a pas de porte à droite.

Le « problème » de MAP, c’est exactement ce qui fait son succès. L’organisme réussit à briser le cycle de la pauvreté en s’attaquant aux problèmes sur plusieurs fronts. Mais voilà : comme MAP fait toutes sortes de choses, il ne s’inscrit parfaitement dans aucune petite case de financement. Pas assez « famille » pour le ministère de la Famille. Pas assez « emploi » pour le ministère de l’Emploi. Son financement relève maintenant du nouveau Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Est-de-l’île-de-Montréal.

Comment se fait-il qu’un organisme ayant fait ses preuves comme MAP n’ait pas de financement récurrent ? « Les disponibilités financières du Programme de soutien aux organismes communautaires font en sorte qu’à ce jour, une vingtaine d’organismes demeurent toujours en attente d’un premier financement récurrent. Cette attente est d’une durée moyenne de cinq ans », me dit Monique Guay, porte-parole du CIUSSS.

En attendant, Valérie est condamnée à passer au moins la moitié de son temps à chercher du financement, à écrire des lettres, à se promener de boîte vocale en boîte vocale… Du temps et de l’énergie qu’elle aimerait mieux consacrer à accomplir la mission de l’organisme plutôt que devoir constamment veiller à boucler les fins des mois.

D’où cette question : combien de temps peut-on aider des gens à sortir du précipice quand on est soi-même au bord du précipice ?
http://plus.lapresse.ca/screens/a84d5ebf-1155-4b18-b689-c594169fe1ab%7C_0.html